Chapitre 1 :
Je crois qu'ils vont me rendre folle.
Pourtant ils sont mignons, Sofiane et Yohann, mes petits frères, surtout lorsqu'ils me regardent avec leurs yeux bruns, limpides. Mais je ne me fie guère à leur innocence. Derrière cette douceur affichée, je les sais malins, pétillants, désarmants. Insupportables parfois. Le problème, c'est qu'ils additionnent tout : les coups de coeur et les colères, la gentillesse et bêtises.
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Mangez, vite ! -
Pourquoi, vite ? dit Yohann.
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C'est mauvais de manger trop vite, renchérit Sofiane.
J'essaie de me montrer conciliante :
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Papa rentre tard. Je dois vous mettre au lit avant huit heures.-
Je ne vois pas le rapport, dit Yohann.
Effectivement, il n'y en a aucun. Ils m'agacent. A huit ans, ils ne vont pas faire la loi, tout de même ! J'en ai le double.
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Qu'est-ce que c'est, ce truc ? demande Sofiane en reniflant son assiette.
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Du sauté de veau.-
Beurk ! dit Yohann.
Sofiane repousse son assiette :
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Pour moi, ce sera un hamburger frites.-
Tu te crois au restaurant ?-
Risque pas !Toujours ces yeux candides. Ils me cherchent !
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Sauté de veau ! Tu sais pourquoi on l'appelle comme ça, Sof' ? demande Yohann.
Non ? Tu donnes ta langue au chat ?-
C'est ce machin que je donne au chat.-
Sérieux : quand tu l'as avalé, ça te saute dans l'estomac comme une grenouille, voilà pourquoi.Ça, c'est Yohann. Surtout ne pas sourire, sinon les vertiges de mon autorité s'évanouiront.
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On peut allumer la télé ? demande Sofiane.
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Quand vous aurez fini de manger.-
Sois cool, Hélène, allez !Je cède. En regardant l'écran, au moins, ils ne penseront pas à ce qu'ils mangent .
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la 3. Il y a une émission super chouette.-
« Les espoirs de la chanson », dit Sofiane en rigolant tout bas.
Il y avait longtemps ! La chanson, c'est ma passion. Avec trois copains musiciens, j'ai formé un petit groupe : les Phenom-N. On joue de temps en temps dans les bals, les mariages, et au Blue Night, un club de jazz. C'est là que je dois chanter ce soir, comme tous les samedis. Il y a quelques mois, FR3 a diffusé une courte séquence filmée au cours d'une de ces soirées. Notre heure de gloire. Pas terrible, en réalité. J'avais commis l'imprudence d'annoncer l'émission longtemps à l'avance. La famille s'était réunie devant le petit écran pour voir se démener un orchestre fantôme et une chanteuse inaudible. Depuis, mon prestige a baissé d'un cran et les plaisanteries des jumeaux ont grimpé de dix.
Le temps passe, je vais être en retard au club.
On dirait qu'ils le font exprès !
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Mangez ou j'éteins !Trop tard : mon père arrive. Laouni Carter est un bel homme, mince et élégant. J'étais fière de me promener avec lui, à l'époque où il m'emmenait. Maintenant, le travail dévore ses loisirs et l'éloigne de nous.
Les jumeaux se bousculent, escaladent ce grand corps sec et robuste, se frottent contre son visage. Il sourit d'un air las. Puis ma mère, Luana, surgit à son tour. Elle regarde la table et soupire :
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Ils n'ont rien avalé !Pas une bouchée. Les sales mômes ont obtenu ce qu'ils voulaient : Ils vont pouvoir dîner en famille.
En emportant leurs assiettes pour les réchauffer, Luana m'adresse un regard de reproche. Si elle croit que c'est facile d'être l'aînée ! Mes s½urs nous rejoignent en douceur. Amandine, douze ans, est rêveuse, détachée des choses terrestres telles que le repas des jumeaux. Quant à Claire, qui a un an de moins que moi, elle ne s'intéresse qu'à elle-même. C'est une beauté, et elle le sait. Elle passe son temps à se maquiller, changer de toilette et prendre soin de son corps.
Maman préfère compter sur moi, hélas ! Non, je suis injuste. La fée Luana _ comme je la surnomme lorsque ne nous chamaillons pas _ est la femme la plus courageuse de monde. Je l'aime, je l'admire : mais moi, je n'aurai pas six enfants, ça non ! Je serai chanteuse, du moins si on me laisse le temps de chanter.
Je monte en vitesse dans ma chambre, ouvre mon armoire, décide de mettre ma robe bleue.
Le tissu, léger et soyeux, accroche la lumière ténue du Blue Night. Et puis elle est sexy, paraît-il, cette robe, juste ce qu'il faut pour briller sans allumer. Tiens, c'est marrant, ça !
Zut ! Une énorme tache s'étale sur la jupe. Elle sort du pressing, pourtant. Un soupçon me propulse au salon.
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Claire, tu portais quelle robe, samedi dernier ?-
Samedi ? Je ne sais plus moi... Ma robe, je crois, répond l'intéressée d'un ton de suprême ennui.
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Mais non, la bleue. Tu étais très jolie, intervient Amandine.
La distraite ne remarque pas le regard meurtrier qui lui décoche sa s½ur.
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Tu aurai pu au moins m'avertir que tu l'avais salie !-
Pas fait attention.Mon ½il ! Elle sait que j'ai horreur qu'elle emprunte mes fringues.
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Tu peux prendre ma robe blanche, si tu veux, propose Amandine.
Je souris. Pourtant, j'ai le c½ur gros. Dans cette maison, il n'y en a pas un pour prendre ma futur carrière au sérieux.
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A table ! annonce Luana en surgissant de la cuisine.
Il me reste un peu plus d'une demi-heure. Je me dépêche d'avaler un minuscule morceau de veau et la moitié d'une pomme de terre.
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Ne mange pas trop, me conseille Yohann.
Qu'est ce qui lui prend ? L'½il malicieux de Sofiane m'avertit d'une traîtrise prochaine.
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Des fois que FR3 serait là !-
Arrêtez de dire des bêtises ! ordonne Luana.
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C'est vrai, elle n'aurait plus d'appétit pour boulotter ses cheveux, dit Sofiane.
Je hausse les épaules. Le soir de la fameuse émission, avec le rythme, j'avais les cheveux sur le visage. Dans la bouche, paraît-il, à la manière de Sara Schérer, la Canadienne.
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Elle avait un cheveu sur la langue, ajoute Yohann.
Ils éclatent de rire. Pas moi. Je jette ma serviette et quitte la table. Après avoir enfilé un pantalon noir et ma chemise blanche, je me présipite au garage. Ma petite honda est dans un coin. A moitié démontée, hélas ! L'orchestre doit attaquer dans dix minutes, et je suis sans véhicule. j'en ai ras le bol. Je monte comme une furie.
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Flory !Le quatrième enfant de la famille est au bout de la table. Il se tient un peu en retrait, le visage penché. Je sais qu'il a un journal de mécanique sur les genoux. Je le lui arrache et balance à l'autre bout de la pièce.
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Qu'est ce que tu as fait à ma moto ?Il montre un regard éberlué derrière ses lunettes rondes :
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Ta courroie de transmission, elle avait du jeu.J'essaie de respirer profondément pour ne pas crier :
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Le moteur est en miettes.-
La courroie était nase, j'en ai récupéré une neuve.-
Où elle est, cette courroie ?-
Là, j'en ai pour une petite heure.-
Espèce de taré !Cette fois, ça y est : j'ai hurlé.
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C'est possible d'avoir un peu de calme ? demande Laouni, agacé.
Autrefois, il me protégeait. Mais, depuis quelque temps, on dirait que mes problèmes n'ont plus d'importance. J'en ai les larmes aux yeux :
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Tu pourrais m'aider !-
Toi aussi !Le ton est glacial. Du coup, j'éclate en sanglots. Amandine se précipite pour me serrer dans ses bras. Je la repousse avec douceur. Laouni jette un bref coup d'½il à Luana avant de se lever :
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Aller, viens, je t'accompagne.Je reconnais enfin la voix tendre qui me console depuis que je suis née.
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